Enfants Transgenres

En réponse au reportage Je pensais que j’étais transgenre de Radio-Canada

Suite à la diffusion par Radio-Canada le 13 mai dernier du reportage Je pensais que j’étais transgenre, par la journaliste Émilie Dubreuil, l’organisme Enfants transgenres Canada souhaite rectifier certains faits et apporter davantage de nuances sur un sujet complexe qui mérite d’être traité avec grande rigueur.

Tout d’abord, il importe de mentionner d’emblée que nous nous soucions grandement du bien-être des jeunes qui souhaitent détransitionner. Ces jeunes existent bel et bien et leurs parcours sont complètement valides, nous ne cherchons pas à le nier. Nous croyons aussi qu’il faut prendre en considération leurs expériences pour mieux comprendre la situation. Cependant, il importe également de contextualiser le phénomène plutôt rare de la détransition et d’y apporter des nuances importantes afin de mieux cerner la pluralité des parcours des jeunes transgenres dans une société qui force trop souvent l’individu à la binarité et qui refuse de concevoir le genre et l’identité comme étant fluides.

Une contextualisation réelle s’impose

Dans une étude impliquant 70 jeunes trans suivi.e.s entre 2000 et 2008, avec bloqueurs de puberté et hormones, aucun.e n’a arrêté les traitements (de Vries et al., 2011). De plus, iels ont toustes poursuivi avec des chirurgies de confirmation de genre par la suite, et ces traitements ont amélioré leur bien-être de façon globale. Une étude publiée en 2018 relate quant à elle un constat très positif des patient.e.s trans ayant visité une clinique d’Amsterdam de 1972 à 2015 (Wiepjes et al., 2018). Les résultats de cette étude dégagent les chiffres de 0.6% pour les femmes trans et de 0.3% pour les hommes trans qui ont eu des chirurgies de confirmation de genre et qui expriment des regrets. Il existe très peu d’étude sur le sujet, mais les données actuelles offertes par la science nous démontrent que la détransition est très rare et que les personnes trans bénéficient grandement des possibilités actuellement mises à leur disposition.

En se penchant exclusivement sur des témoignages de profonds regrets et de traumas liés à la transition, Émilie Dubreuil choisit un angle spécifique qui fait sensation et qui frappe l’imaginaire collectif. Aucun.e jeune trans ayant une expérience positive n’y est interviewé.e pour offrir une perspective différente et rappeler l’importance capitale des soins qu’iel a reçus. Aucun.e jeune ayant décidé d’arrêter un processus de transition pour quelques raisons que ce soit, mais qui n’exprime aucun regret puisqu’iel est satisfait.e d’avoir eu la possibilité d’explorer son identité, n’y est interviewé.e. Malgré l’ampleur de ce long reportage qui semble vouloir couvrir l’ensemble du sujet, aucun organisme communautaire travaillant avec les jeunes trans n’y est interviewé pour y apporter son expertise complémentaire. Ces choix éditoriaux sont évocateurs sur la volonté de circonscrire le reportage dans une perspective déséquilibrée qui ne fournit pas toutes les informations nécessaires pour mieux comprendre le sujet.

Nuances sur les sources citées

En tant qu’organisme de référence, nous savons pertinents les impacts dangereux que peuvent avoir ce genre de publication. Nous accompagnons et soutenons des centaines de jeunes transgenres, non binaires, en questionnement et leurs familles, et ce partout au Québec. Nous pouvons d’ailleurs nous demander pourquoi Enfants transgenres Canada n’a pas été contacté pour offrir un point de vue connexe et éclairé sur la question. Ces choix délibérés soulèvent de grandes questions d’éthique journalistique au niveau de l’exactitude, de l’équité et de l’équilibre, suivant les normes et pratiques journalistiques émises par Radio-Canada.

Selon le principe d’exactitude, nous pouvons contester la méthodologie de recherche employée. Nous exprimons à cet égard un fort scepticisme quant au choix d’inclure le blogue d’opinion non scientifique 4thwavenow qui s’appuie sur des données peu probantes et qui ne comporte pratiquement aucune recherche récemment publiée. Nous émettons également de sérieuses réserves sur les nombreuses citations de la Dre Susan Bradley de Toronto qui prétend notamment que : «la majorité des enfants dysphoriques se réconcilient avec leur sexe biologique à la puberté et se rendent compte qu’ils sont tout simplement gais». N’étant pas appuyée sur des données scientifiques, cette affirmation lourde de sens implique que nous devrions simplement nous attendre à un coming-out homosexuel des jeunes vivant une dysphorie de genre. Cette conception inadéquate du développement de l’identité de genre ne fait qu’encourager les professionnel.le.s et les familles à forcer les jeunes à se conformer à une identité qui n’est pas la leur, tout en assumant que l’orientation sexuelle de ces jeunes se limite à une seule. Or, cette stratégie ne convient visiblement pas sachant que 77% des personnes trans ont dit considérer se suicider, sachant également que 43% sont passés à l’acte, dont 36% avaient moins de 15 ans (Bauer et al., 2013). Rappelons au passage que la clinique où Dre Bradley travaillait et promouvait son approche controversée a été obligée de fermer ses portes dernièrement, notamment grâce au projet de loi 77 prohibant les thérapies réparatrices.

Il importe aussi de rappeler le caractère éminemment biaisé des recherches de Lisa Littman citées dans le reportage. L’étude a été fortement critiquée suite à la publication de l’article qui en a découlé en août 2018. Entre autres, les critiques soulèvent des biais méthodologiques citant par exemple le fait que les parents qui constituent l’échantillon ont été trouvé.e.s sur des blogues qui ont eu tous des tendances anti-trans fortes par le passé. Ainsi, la recherche n’a pas laissé de place ni aux témoignages de parents qui acceptent leurs enfants, ni à ceux des enfants elleux-mêmes, ni à ceux de leurs prestataires de services.

La vague de critiques a poussé la World Professional Association for Transgender Health (WPATH) à prendre position. En septembre 2018, la WPATH publie une déclaration officielle dans laquelle elle précise que le terme “Rapid Onset Gender Dysphoria (ROGD)” proposé par Littman n’est ni un terme médical reconnu par les associations professionnelles, ni une catégorie de classification ou de diagnostic reconnu par le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM) ou par l’International Classification of Diseases (ICD), et ne représente donc rien d’autre qu’un acronyme créé par la chercheure pour décrire un phénomène qu’elle a observé. Depuis, l’article a été republié avec des corrections majeures, et l’Éditeur en chef de la revue de publication a présenté des excuses officielles pour le manque de rigueur dans le processus d’évaluation et les torts causés aux communautés trans (Heber, 2019).

L’importance d’une approche trans-affirmative

Chez Enfants transgenres Canada, nous croyons fermement à l’autodétermination des jeunes et à une exploration ouverte et fluide du genre, en dehors des stéréotypes binaires féminins-masculins qui nuisent au développement de tous les enfants, qu’iels soient transgenres ou cisgenres. Suivant le modèle des soins trans-affirmatifs, nous croyons à l’importance d’offrir aux jeunes l’ensemble des possibilités en leur expliquant de façon éclairée les différentes avenues possibles afin d’assurer un bien-être et une expression de genre authentique. Les jeunes choisissent ensuite s’iels souhaitent transitionner, que ce soit au niveau médical, social ou légal, rien n’est imposé.

Les évidences scientifiques dégagent aujourd’hui un consensus quant aux soins trans-affirmatifs adéquats. Empêcher un.e jeune transgenre d’avoir accès aux soins souhaités est extrêmement dangereux et peut avoir des répercussions graves. Il importe d’éduquer la population, les médias et les parents sur les besoins spécifiques des jeunes transgenres et d’écouter leurs revendications pour leur propre bien-être. Il est malheureusement impossible de savoir si un.e jeune souhaitera détransitionner dans un futur proche ou éloigné. Ce que nous savons cependant et ce que la recherche adéquate nous démontre, c’est qu’il faut soutenir proactivement les jeunes dans leurs processus d’exploration et dans leurs démarches. Un fort support familial provenant de parents engagés dans la transition de leurs enfants réduit notamment de 93% les risques de suicide chez les jeunes transgenres (Travers et al., 2012)

Suivant le principe journalistique de l’équilibre, nous émettons de sérieuses réserves sur le reportage Je pensais que j’étais transgenre puisqu’il laisse planer un doute pernicieux sur l’approche trans-affirmative, en évoquant les supposés dérapages potentiels d’un support parental et médical proactif. Il se dégage à la fin de cette lecture un sentiment de méfiance qui aura potentiellement comme impact d’inquiéter les familles sur leurs approches inclusives. Les parents d’enfants transgenres subissent déjà un fort jugement social, en plus d’être constamment remis en question sur leurs démarches ou parfois même jugés sur leur style parental.

Équilibrer le discours sur les jeunes transgenres

Finalement, il importe de rappeler l’importance des médias et l’impact de ceux-ci dans nos vies au quotidien. Les jeunes transgenres sont considérés comme l’un des groupes les plus vulnérables de notre société, vivant de l’intimidation et des violences verbales et physiques parfois quotidiennement. Ces violences ont des impacts bien réels et l’étude TransPULSE nous indique qu’un.e jeune transgenre qui a vécu de la violence physique ou sexuelle est 7 fois plus à risque de se suicider qu’un.e jeune cisgenre (Bauer et al., 2013). Ce que nous diffusons dans les médias a un impact concret sur les jeunes et la façon dont iels sont perçu.e.s dans la société. En ce sens, le reportage d’Émilie Dubreuil traite d’une réalité bien réelle qu’il faut assurément étudier avec attention. Cependant, l’angle journalistique déséquilibré semble évacuer volontairement des témoignages diversifiés qui sont cruciaux pour comprendre la pluralité des parcours des jeunes transgenres. Ce faisant, Radio-Canada perpétue malheureusement une transphobie latente et systémique, répétant les sempiternels clichés sans fondements réels voulant que les jeunes transgenres ne se connaissent pas réellement, qu’iels sont influencé.e.s par les médias sociaux, qu’iels veulent suivent un effet de mode ou de contagion sociale ou encore simplement leurs ami.e.s. La science est cependant claire sur ce point : on ne choisit pas d’être trans pour suivre une mode. On choisit d’effectuer une transition pour vivre de façon authentique son identité de genre ressentie.

Enfants transgenres Canada déplore et redoute les répercussions négatives qu’aurait ce reportage sur l’émancipation sécuritaire et positive des jeunes transgenres qui vivent au quotidien une très grande stigmatisation, et ce de toutes parts. Un sujet aussi complexe et sensible aurait mérité d’être traité de façon infiniment plus nuancée et équilibrée. Il est appréciable que les médias s’intéressent maintenant au sort des jeunes transgenres, encore faut-il le faire de façon respectueuse et s’assurer de ne pas nuire aux avancées et acquis si fragiles à l’heure actuelle.

 


Enfants transgenres Canada est un organisme communautaire de soutien et de partage d’expériences plurielles pour les jeunes transgenres, non binaires, en questionnement, et leurs familles. Il a été fondé à Montréal en 2013 par des parents d’enfants transgenres.

 

SOURCES

-Bauer, G., Pyne, J., Francino, M., et Hammond, R. (2013). Suicidality among trans people in Ontario: Implications for social work and social justice / La suicidabilité parmi les personnes trans en Ontario : Implications en travail social et en justice sociale. Service social, 59(1), 35-62. doi: 10.7202/1017478ar

-de Vries, A. L. C., Steensma, T. D., Doreleijers, T. A. H., et Cohen‐Kettenis, P. T. (2011). Puberty Suppression in Adolescents With Gender Identity Disorder: A Prospective Follow‐Up Study. The Journal of Sexual Medicine, 8(8), 2276-2283. doi:https://doi.org/10.1111/j.1743-6109.2010.01943.x

-Heber, J. (2019, 19 mars). Correcting the scientific record on gender incongruence – and an apology [billet de blogue]. Repéré à https://blogs.plos.org/everyone/2019/03/19/correcting-the-scientific-record-and-an-apology/

-Travers, R., Bauer, G., Pyne, J., et Bradley, K. (2012). Impacts of Strong Parental Support for Trans Youth: A Report Prepared for Children’s Aid Society of Toronto and Delisle Youth Services. Repéré à http://transpulseproject.ca/wp-content/uploads/2012/10/Impacts-of-Strong-Parental-Support-for-Trans-Youth-vFINAL.pdf

-Wiepjes, C. M., Nota, N. M., de Blok, C. J. M., Klaver, M., de Vries, A. L. C., Wensing-Kruger, S. A., . . . den Heijer, M. (2018). The Amsterdam Cohort of Gender Dysphoria Study (1972–2015): Trends in Prevalence, Treatment, and Regrets. The Journal of Sexual Medicine, 15(4), 582-590. doi:https://doi.org/10.1016/j.jsxm.2018.01.016

-World Professional Association for Transgender Health (WPATH). (2018). WPATH Position on “Rapid-Onset Gender Dysphoria (ROGD)”. Repéré à https://www.wpath.org/media/cms/Documents/Public%20Policies/2018/9_Sept/WPATH%20Position%20on%20Rapid-Onset%20Gender%20Dysphoria_9-4-2018.pdf